Faire un tract

Chapitre : Étude de l’organisation sociale

Qu’est-ce qu’un tract ?

Texte publié pour être distribué de main à la main, il a pour objectif de sensibiliser et convaincre les citoyens d’une cause.

Consignes : Faire un tract sur le thème de votre choix par ordinateur. Votre tract devra être imprimé sur une feuille pour correction en cours. Tout travail copié d’internet sera sanctionné d’un zéro

Méthode :

    • 1e étape : Choisir un conflit

    • 2e étape : Quels groupes s’opposent ? Syndicats, patronats, associations, entreprises, lobbies, Etat…

    • 3e étape : Quelles revendications défendez-vous ?

    • 4e étape : Quel type de mobilisation appelez-vous ?

Critères de qualité : Lisibilité et hiérarchie des informations sur le tract, mettre les logos, caricature et dessin peuvent aussi être intégrés. N’oubliez pas l’objectif du tract.

Corrigé EVALUATION n° 2 / 2017-2018

Corrigé EVALUATION n° 2

Durée 1 heure

Nom : Prénom :

Exercice 1/ QCM (2,5 points)

VRAI

FAUX

Les grandes entreprises font plus de chiffre d’affaire même si elles sont moins nombreuses

*

Les coopératives peuvent faire du profit

*

La part des profits dans la VA a diminué dans les années 1980

*

Karl Marx est un économiste marquant du 20e siècle

*

La redistribution horizontale permet de lutter contre les risques sociaux

*

Exercice 2/ Définitions (4,5 points)

  • La redistribution – Voir cours

  • L’exploitation – Voir cours

  • Productivité – Voir cours

    Exercice 3/ Evolution des dépenses publiques (7 points)

Evo DP % PIB

Question 1
Rédigez une phrase présentant l’information apportée par la croix.

R1 Les dépenses publiques en France représentent 52,5 % du PIB en 2006

Question 2
Calculer l’écart relatif mesurant l’évolution des dépenses publiques en France sur l’ensemble de la période

R2/ 52,5 – 41 / 41 x 100 = 28 %

Les DP en France ont progressé de 28 % de 1970 à 2006

Question 3
Calculer l’écart relatif mesurant l’évolution des dépenses publiques au Japon de 1970 à 1997

R3 42,5 / 20 = 2,1 Les dépenses publiques du Japon ont plus que doublé de 1970 à 1997.

Question 4
Pourquoi la France a un niveau de dépenses publiques supérieures aux autres pays ?

R4 La France a un niveau bien supérieur de dépenses publiques car la France redistribue beaucoup horizontalement grâce à la sécurité sociale. La sécurité sociale est composée de 4 branches : vieillesse, maladie, maternité, chômage. Dans les pays anglo saxons ces risques sociaux sont couverts par des assurances privées qui ne rentre donc pas dans les dépenses publiques

Exercice 4/ Marx, Le capital

« Tout en supprimant au point de vue technique la division manufacturière (petite entreprise) du travail où un homme tout entier est sa vie durant enchaîné à une opération de détail, la grande industrie, dans sa forme capitaliste, reproduit néanmoins cette division plus monstrueusement encore, et transforme l’ouvrier de fabrique en accessoire conscient d’une machine partielle. En dehors de la fabrique, elle amène le même résultat en introduisant dans presque tous les ateliers l’emploi sporadique (à différents moments) de machines et de travailleurs à la machine, et en donnant partout pour base nouvelle à la division du travail l’exploitation des femmes, des enfants et des ouvriers à bon marché »

Q1 Expliquez comment la grande entreprise engendre le machinisme ? Montrez que le machinisme élève la productivité

Au XIXe siècle, les manufactures s’agrandissent au fur et à mesure des investissements. On regroupe la main d’oeuvre ouvrière et on divise le travail. Les patrons font en même temps mécaniser leur combinaison productive. La substitution du travail par du capital est possible grâce aux innovations et la grandeur des entreprises. Elles réalisent amortissent ainsi leurs coûts fixes grâce à leurs tailles. La mise en place de machine va aussi faciliter la division du travail. Le chaîne de montage va s’imposer aux ouvriers et leur dicter la cadence. Ainsi, les patrons feront régulièrement augmenter cette cadence pour augmenter l’efficacité du travail. Par conséquent la productivité s’élève mais aussi l’exploitation que subissent les ouvrier-es.

Q2 Quel est alors la condition des travailleurs ? Quelles réactions ont les travailleurs à l’exploitation ?

Les travailleurs sont pauvres, leurs salaires n’éxcédent pas le nécessaire pour survivre. Le docteur Villermé montre les conditions d’insalubrité des logements des ouvriers rouennais par exemple. Le chômage guette aussi. Il n’est pas rare que les patrons embauchent les femmes et les enfants pour baisser les salaires et licencient les hommes. L’ère de la grande industrie provoque aussi des crises familiales.

Les ouvrier-es vont alors s’organiser en syndicats pour protester contre l’accaparement de leur plus value toujours plus forte. Ces dernièr-es obtiendront des lois sur les accidents de travail, le droit au repos hebdomadaire, le droit de se syndiquer au cours du XIXe siècle.

Sicko, Mickaël MOORE

2007 – Oscar du meilleur film documentaire

Le système de santé américain est en plein marasme.
Car non seulement 47 millions de citoyens n’ont aucune couverture médicale, mais des millions d’autres, pourtant bénéficiaires d’une mutuelle, se heurtent systématiquement aux lourdeurs administratives du système.
Au terme d’une enquête sans concession sur le système de santé dans son propre pays, Michael Moore nous offre un tour d’horizon des dispositifs existants au Canada, en Grande-Bretagne et en France, où les citoyens sont soignés gratuitement.

 

Villermé 1840 Des ouvriers des fabriques de Rouen…

Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. 1840 Livre en intégralité dans le lien : http://classiques.uqac.ca/classiques/villerme_louis_rene/tableau_etat_physique_moral/tableau_etat_physique.html

 

Questions sur le chapitre V : 

1/ Décrivez les conditions de vie des ouvriers

 

2/ Cet ouvrage a eu un tel retentissement que des lois ont été adoptées. Rechercher lesquelles

Questions sur le chapitre VII :

3/ Quelles conséquences engendrent l’introduction des machines ?

4/ Comment Villermé explique l’exode rural ? Pourquoi est-ce un danger pour les familles, selon lui ?
Question commune aux deux chapitres :

5/ En quoi la vision de Villermé est moraliste ?

Chapitre V

Des ouvriers des fabriques de Rouen,

d’Elbeuf, de Darnétal et de Louviers

I. Des ouvriers en coton de la fabrique de Rouen

 

Les principales branches de l’industrie manufacturière dans le département de la Seine-Inférieure, l’un des plus industriels, des plus commerçants, des plus riches de la France, et le plus populeux après ceux du Nord et de la Seine, sont la filature, la teinture du coton et de la laine, et le tissage des étoffes que l’on fait avec ces deux substances. Quant à la fabrication, autrefois si active, des toiles de lin et de chanvre, les ouvriers qui s’en occupent hors des moments perdus pour l’agriculture, sont actuellement trop peu nombreux pour en parler ici.

… M. le baron Dupont-Delporte, préfet de la Seine-Inférieure, m’a dit en décembre 1835, que le nombre des ouvriers en coton et en laine de son département ; était d’environ 130 000, sur lesquels il fallait en compter 106 000 à Rouen et dans un très petit rayon autour de cette ville. Ce serait relativement à la population totale du département, 1 sur 5 individus et demi. Enfin, si j’en crois plusieurs personnes, il n’y en a pas loin de 50 000 à Rouen : c’est à peu près la moitié de la population attribuée à cette ville.

… La durée du travail par jour, les aliments, les vêtements, le logement, le chauffage ; le mélange des sexes dans les ateliers, l’initiation prématurée qui en résulte pour les jeunes gens et même pour les enfants, à ce qui se passe de plus intime entre l’homme et la femme ; les mœurs, les habitudes, etc., sont ici les mêmes qu’ailleurs. Ajoutons cependant que les ouvriers de Rouen sont, après ceux de Lille, les plus mal logés que je connaisse : ils habitent, en général, dans des rues étroites, des maisons sales, humides, mal distribuées, souvent bâties en bois, et dont les chambres sont petites et obscures.

… Supposons les salaires toujours tels que les donne le tableau pour 1833 et 1834. À moins d’une maladie, d’une gêne dans l’industrie, d’un chômage, les gains d’un ménage (il faut toujours excepter celui du simple tisserand), ne peuvent guère descendre au dessous :

pour l’homme, de

1 F. 87 par jour

561 F. par an

(300 j. de trav.)

pour la femme, de

1 F. par jour

300 F. par an

(300 j. de trav.)

2 F.87

861 F.

Mais très souvent aussi ils peuvent s’élever beaucoup plus haut.

Voyons maintenant les dépenses. De l’aveu même des ouvriers que j’ai consultés, un ménage sans enfants peut vivre en tout temps avec ces gains. Mais si la famille se compose, comme on l’observe communément en Normandie, du mari, de sa femme et de deux enfants, elle a rigoureusement besoin pour vivre, quand ces enfants sont complètement à sa charge, et quand le pain ne coûte pas plus de 3 sous la livre, de 50 sous par jour ou de 912 F. 50 pour l’année 1. Elle ne peut donc pas subsister. Mais si l’un des enfants gagne seulement 30 centimes par jour, si le mari touche plus de 2 F. par journée de travail, ou la femme plus de 25 sous, elle le peut ; et elle doit faire des épargnes si sa journée de travail lui rapporte plus de 3 F. 7 ou 8 s., à plus forte raison quand le gain du mari seul est de 3 F. et au-dessus, ce qui n’est pas rare… Quand le travail est continuel, le salaire ordinaire, et le prix du pain modéré, un ménage peut vivre avec une sorte d’aisance et même faire quelques économies, s’il n’a point d’enfant ; l’épargne, s’il en a un, lui devient difficile ; impossible, s’il en a deux ou trois. Alors il ne peut vivre, si le bureau de bienfaisance ou la charité particulière ne vient à son secours aussi longtemps que ses enfants restent à sa charge.

… À Rouen et dans les temps ordinaires, lorsque le pain ne coûte pas plus de 3 sous la livre, il faut au moins par chacune des trois cents journées de travail, terme moyen, à l’ouvrier célibataire, ou bien à l’homme veuf sans enfants ni autre charge, un gain de 1 F. 57, et à la femme également seule et sans charge, 1 F. 10. Au-dessous de ces gains, il y a misère, et misère excessive si la différence est seulement de 10 c. Au-dessus de 1 F. 75 et de 1 F. 25, on peut réaliser des épargnes, mais toujours dans la supposition qu’il n’y a, pour l’ouvrier, ni chômage, ni accident, ni cherté du pain.

Une fois père de famille, celui-ci, quelle que soit son économie, ne saurait jamais pourvoir complètement aux besoins les plus pressants de son ménage, avec moins de 3 F. 33 à 3 F. 50 par chacune des 300 journées de travail, ou de 1 000 à 1 050 F. par an, surtout s’il a, avec ses enfants en bas âge et hors d’état de gagner une partie de leur dépense, un vieux parent à soutenir, ou une femme faible et infirme.

Les ouvriers les plus pauvres et qui, à ce titre, méritent le plus notre attention, sont dans l’ordre croissant de la pauvreté : d’abord, ceux de l’industrie cotonnière ; puis la classe des simples tisserands, enfin les femmes. Ces dernières sont les moins rétribuées, non seulement d’une manière absolue, mais encore relativement à leurs besoins ; de sorte que celles qui ne sont pas mariées vivent beaucoup plus souvent que les hommes dans un état de véritable indigence.

Le filateur de Rouen, à qui nous devons déjà tant de renseignements précieux, a trouvé, en 1831, que sur 100 ouvriers supposés continuellement employés dans sa filature de coton, 61, c’est-à-dire les 2/3, ne gagnaient pas assez pour se procurer le strict nécessaire ou ce que l’on regardait comme tel. À la vérité les 39 autres avaient un excédent de leurs recettes sur les dépenses indispensables. Mais il ne faut pas oublier que ceux-ci n’étaient pas tous, à beaucoup près, des garçons ou des veufs sans enfants, exempts de charge, n’ayant à s’occuper que d’eux-mêmes ; et qu’à l’époque à laquelle se rapportent les calculs, bien peu d’ouvriers travaillaient six journées entières par semaine.

Le même fabricant a encore constaté, en 1831, que dans sa filature, où les 213 des ouvriers ne pouvaient pas isolément pourvoir à leurs besoins, tous ensemble l’auraient pu en partageant entre eux la somme de leurs salaires dans la proportion des besoins de chacun ; et, à plus forte raison, en s’associant pour vivre en commun ; car la somme de leurs recettes collectives excédait d’environ 1/20 celle de leurs dépenses estimées rigoureusement indispensables. On suppose dans ce calcul, ce qui est contraire à la réalité, que les ouvriers n’ont eu à subir aucun chômage.

… J’ai visité à Rouen, dans le plus grand détail, plusieurs maisons où les ouvriers isolés se logent et mangent, surtout les hommes. Le logeur qui les reçoit au prix le plus bas, en exige 6 F. par mois pour les coucher deux dans un lit et leur tremper chaque jour la soupe, dont il ne fournit que le bouillon, qui est gras quatre fois par semaine et maigre trois fois.

L’ouvrier achète lui-même son pain et paie à part le peu de viande qu’il mange. Dans celle de ces maisons où il est le mieux, il donne par mois pour son lit : 4 F. s’il le partage avec un autre, 5 F. s’il couche seul ; et 6 F. quand il n’y a personne avec dans un très petit cabinet 2.

De la soupe, de la viande, des légumes, de l’excellent pain, du cidre coupé au tiers ou à moitié d’eau, voilà ses aliments ordinaires dans cette maison. Je les ai goûtés, ils étaient très bons. Pour être ainsi nourri, il lui en coûte par jour depuis 20 sous jusqu’à 30. Quand ce n’est pas plus de 20 sous, il faut compter : pour le pain 6 ou 8 sous ; pour le mets du déjeuner 4 sous ; pour celui du dîner, le bouillon compris, 6 sous ; pour un peu de cidre, de 2 à 4 sous.

Il y a des maisons semblables pour les femmes ; un lit s’y loue le même prix, mais la nourriture y revient à 15, 18 ou 20 sous au plus par jour. Moyennant cette dernière somme elles sont assez bien ; on leur donne jusqu’à du cidre et même le matin du café au lait. On remarque qu’elles se logent, plus souvent que les hommes, seules, ou deux à deux, dans des cabinets, qu’elles paient alors depuis 6 F. par mois jusqu’à 10.

D’après le témoignage unanime des logeurs d’ouvriers, des ouvriers eux-mêmes, et de beaucoup d’autres personnes encore, à Rouen, un artisan quand il est seul pourvoit amplement à tous ses besoins, y compris même, chaque semaine, quelque chose pour ses plaisirs, avec un peu moins de 40 sous par jour ; et hors les époques de crise industrielle il n’y a guère de misère, dans cette ville et les environs, que celle qui résulte de l’inconduite, excepté, depuis un certain nombre d’années, pour les tisserands.

Les serruriers, fondeurs, menuisiers, tourneurs, monteurs de métiers, mécaniciens, etc., sont ceux dont le travail est le mieux payé, et dont les mœurs sont aussi les plus mauvaises. Comme partout, ils dépensent une grande partie de leurs gains à boire. L’ivrognerie est tellement leur vice, que j’en ai vu, en juillet 1837, au plus fort de la crise d’alors, un assez grand nombre ivres dans les guinguettes et les cabarets des faubourgs de la ville, où beaucoup entraînaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Aussi, les uns ne font-ils pas communément plus d’épargnes que les autres, et leurs logeurs m’ont-ils affirmé ne pas être payés plus exactement par les mieux rétribués que par ceux qui gagnent le moins. Cependant, il n’y a pas parmi eux autant d’ivrognes que parmi les ouvriers de Lille. À Rouen, d’ailleurs, ils boivent moins d’eau-de-vie que dans le chef-lieu du département du Nord, et cette eau-de-vie est de bien meilleure qualité ; elle résulte de la distillation du vin ou du cidre, et non de la distillation du grain.

Enfin, comme les ouvriers de Rouen sont bien moins misérables que ceux de Lille, leur santé est aussi bien meilleure.

Les environs de Rouen offrent, sur les bords de la Seine et des rivières affluentes, le Bolbec, le Cailly, le Robec, et principalement à Darnétal, à Bolbec, à Déville, etc., un très grand nombre d’usines où l’on travaille le coton. Le sort des ouvriers n’y est en rien moins bon qu’à Rouen. Ils m’ont paru, en général, un peu plus propres que ceux de cette ville, et l’on m’a affirmé que leurs mœurs valent mieux à tous égards, principalement en ce qui concerne les rapports illicites et prématurés des sexes, qui là, néanmoins, seraient encore d’une fréquence déplorable et une cause d’épuisement pour les jeunes gens. Partout ils peuvent vivre d’autant plus facilement, quand leur travail est recherché et lorsqu’ils ont une bonne conduite, que leurs salaires sont à très peu près les mêmes qu’à Rouen, que pour eux, les logements sont moins chers, les droits d’octroi sur les denrées nuls ou moins forts, et les occasions de dépenses, de débauches, moins répétées, moins entraînantes.

La durée de la journée est, dans les filatures et les tissages mécaniques des environs de Rouen, comme en ville, de 15 à 15 heures 1/2, sur lesquelles on en accorde deux pour les repas, ou seulement une et demie. Mais dans plusieurs filatures on travaille ordinairement sans interruption pendant les vingt-quatre heures. Dans celles-ci, les ouvriers sont divisés en deux services ou relais, l’un de jour, et l’autre de nuit. Le service de jour est de 14 heures réduites à 12 1/2 de travail effectif, à cause des repas, le service de nuit de 10 heures réduites à 9 pour la même cause. Le salaire est égal pour les deux. Selon les établissements, les mêmes ouvriers font toujours le même service, ou bien alternativement celui de jour et celui de nuit pendant une semaine. J’ai visité une de ces dernières filatures où tous les travailleurs m’ont paru être en bonne santé, mais parmi eux il n’y avait pas de jeunes enfants.

Ce qui vient d’être dit du bien-être habituel des ouvriers de la campagne, ne s’applique point à la classe des tisserands en coton, qui est ici, comme presque partout, la plus mal rétribuée, la plus pauvre, par conséquent la plus malheureuse. Ils travaillent tous jusqu’à 15 ou 17 heures par jour, non compris le temps des repas, et pour un salaire si modique, qu’à Darnétal, à une lieue de Rouen, un habitant, auteur d’un ouvrage sur cette petite ville, évalue leurs gains à 5 F. 40 seulement par semaine ou 18 sous par jour. Sur cette somme, ils sont obligés, ajoute-t-il, de s’éclairer, de se chauffer et de se fournir de colle ou de parement ; ce qui certes est au-dessous de la vérité dans les temps ordinaires. Les tisserands, qui sont encore ici, comme presque partout, les ouvriers les plus rangés, de l’industrie cotonnière, laissent heureusement, du moins ceux des campagnes, le tissage pendant quatre ou cinq mois de l’année, pour les travaux souvent plus rudes, mais plus lucratifs de l’agriculture. Si le tisserand de la ville de Rouen n’était pas mieux payé que celui des villages, il ne pourrait jamais soutenir la concurrence : il la soutient cependant, malgré son loyer plus cher, parce qu’étant plus habile et sous la main du fabricant, on lui confie la confection des étoffes les plus difficiles ou les plus nouvelles, dont la façon est plus chère.

1 On lit dans l’Enquête commerciale de 1834, qu’en supposant l’ouvrier en ménage, avec une femme et deux enfants, il ne peut guère vivre à moins de 50 sous par jour.

2 Celui qui tient cette maison ne permet pas aux femmes d’y entrer, ni aux gens ivres de rester dans la pièce à manger, qui sert aussi de cuisine. Il ne vend à boire à personne : c’est seulement en prenant ses repas qu’on peut y avoir du cidre ou du vin. C’est à cet homme connu dans tout Rouen sous le nom de Normand, quoiqu’il s’appelle Gossiou, que les ouvriers nouvellement arrivés en ville ou sans travail s’adressent pour être placés chez les fabricants et entrepreneurs d’ouvrages, et que ces derniers demandent des ouvriers.


Chapitre X

Influence des machines modernes et de l’organisation actuelle

de l’industrie sur le sort des ouvriers

 

Les machines de nos manufactures remplacent les hommes dans beaucoup de travaux, principalement dans les plus rudes et les plus ennuyeux. Une foule de personnes, néanmoins, regardent ce remplacement comme un malheur. Selon elles, il prive de leurs occupations, par conséquent de leurs salaires, une partie des ouvriers, et il rend leur sort plus misérable. Ce reproche est grave, et l’on doit reconnaître qu’au moment de l’introduction des machines, il est souvent fondé. Mais jusqu’à quel point l’est-il ? La baisse des prix de fabrication qui résulte de l’emploi des machines nouvelles, fait naître une plus grande demande des produits, et bientôt le travail est rendu aux bras inoccupés. C’est ainsi que dans les circonstances ordinaires, et malgré un accroissement considérable de population, les bras manquent partout où les machines qui devraient les laisser sans travail sont le plus généralement répandues. Si ces machines admirables n’existaient nulle part, il ne faudrait peut-être pas trop se hâter de les adopter. Mais les peuples voisins s’en servent, et l’on ne peut soutenir leur concurrence sans les employer aussi. Autrement, les ouvriers resteraient désœuvrés. Pour eux la question est celle-ci : point de travail, ou du travail aux mêmes conditions que les ouvriers des autres pays. Et pour les fabricants, elle est : cesser toute fabrication pour ne pas se ruiner, ou s’enrichir en soutenant la concurrence étrangère par les mêmes moyens de production.

Il est donc vrai qu’au moment de l’adoption des nouvelles machines, elles ôtent du travail aux ouvriers ; mais ce mal inévitable n’est que passager, et un bien immense, permanent, vient ensuite le compenser. Telle est l’histoire de beaucoup d’inventions les plus utiles au genre humain ; et, pour rentrer dans notre sujet, il en a été de même du métier à bras substitué aux aiguilles à tricoter, il y a environ deux siècles, et, à une époque plus reculée, du rouet à la main substitué au fuseau…

On conçoit que le filage et le tissage à l’aide de machines puissantes s’exécutent seulement dans de grandes usines, et que celles-ci, loin d’associer la production industrielle à la production agricole, ce qui serait un grand bien, établissent entre elles, au contraire, un funeste divorce. Il en résulte qu’une partie de la population des campagnes qui vivait, sinon contente de son sort, du moins plus rangée, plus laborieuse, vient grossir des masses souvent corrompues, qui ne savent que dépenser, et dont la position est assujettie à beaucoup plus de vicissitudes que celle des paysans. D’une autre part, comme il faut des fonds considérables pour former de grandes manufactures, les riches capitalistes peuvent seuls les posséder ; et comme aussi les frais de production y sont moins forts que dans les petites, celles-ci sont souvent ruinées par celles-là dont elles ne peuvent soutenir la concurrence. C’est ainsi que les machines appellent les grandes fortunes à l’exploitation de l’industrie, et que la richesse industrielle tend continuellement à se concentrer dans un petit nombre de mains, et à créer, avec de hauts barons manufacturiers (que l’on me passe cette expression), des multitudes de prolétaires. La loi n’accorde pas de monopole aux gros industriels contre les petits, mais, par le fait, les capitaux considérables des premiers leur en donnent un.

Ce n’est pas tout. Les frais qu’exige la mise en activité des machines, de celles du moins qui ont une pompe à feu pour moteur, le haut prix dont il faut les payer, et le peu d’efforts qu’elles demandent de la part des ouvriers, ont fait allonger la durée du travail dans les manufactures. Ce que les machines ont économisé de fatigue aux hommes, on l’a pour ainsi dire reporté sur cette durée, et c’est ainsi que les journées de travail sont devenues si longues.

En outre, l’application de ces inventions de la mécanique moderne aux diverses industries, prive souvent les pauvres que l’on veut secourir, d’une partie de leur gain. Celui à qui l’on donne à filer ou à tisser ne peut plus être rétribué comme il l’était autrefois, parce que le filage et le tissage mécanique créent des toiles et des fils à trop bas prix, pour que les ouvriers qui les font à la main puissent vivre.

Il y a plus encore : si la production considérée dans ses rapports avec les besoins des habitants d’une assez grande surface du globe, n’est jamais trop forte, ne l’est même jamais assez, les machines cependant, stimulant l’industrie outre mesure, favorisent quelquefois, dans, certains pays, une production exagérée, et par suite l’encombrement des produits et les crises commerciales ; sans elles ces crises seraient moins fréquentes. Pour le fabricant et l’ouvrier, produire n’est pas tout, il faut aussi vendre avec profit.

Ces inconvénients sont connus ; mais sous le rapport moral, il en est un autre qu’on n’a pas encore signalé que je sache, et qui, pour être indirect et moins général, n’en est pas moins réel. Il ne peut être question ici de l’influence pernicieuse qu’un grand nombre de personnes de sexe et d’âge différents, réunies dans les mêmes ateliers, exercent les unes sur les autres en se communiquant mutuellement leurs mauvais penchants et leurs vices : j’en ai déjà assez parlé. Mais il s’agit d’un fait qu’on observe dans plusieurs établissements dont le moteur général est une pompe à feu. On y arrête souvent celle-ci, et par conséquent tout travail, les lundis au milieu du jour, quand, par l’absence d’une partie des ouvriers et à cause de la dépense du combustible, les fabricants ne trouvent plus de profit à faire marcher leurs métiers. C’est ainsi que des maîtres qui devraient s’efforcer d’obtenir des ouvriers de travailler le lundi les excitent eux-mêmes, par une honteuse économie, aux excès, aux débauches dont ils se plaignent ensuite ; car fermer les manufactures ce jour-là plus tôt que les autres, c’est envoyer une grande partie des ouvriers au cabaret…

Il faut cependant convenir qu’à côté, et comme une compensation de ces graves inconvénients des machines, il y a pour les ouvriers que les fabriques emploient, une garantie contre le chômage. Cette garantie est dans le prix de ces mêmes machines qu’il faut faire marcher chaque jour, si l’on ne veut pas qu’elles se détériorent rapidement par la rouille, et dans la somme énorme de tous les capitaux consacrés à l’établissement d’une manufacture. L’intérêt des manufacturiers exige donc, comme on l’a fort bien remarqué déjà, qu’ils n’interrompent pas leur fabrication ; en agissant autrement ils se ruineraient. Circonstance heureuse pour l’ouvrier, quand la crise ou le défaut de commande n’est que de courte durée il lui doit de ne voir interrompre ni son travail, ni son gain. Mais circonstance malheureuse quand la crise se prolonge ! car alors le chef de l’industrie en souffrance, forcé de fabriquer toujours en attendant la vente de ses produits, est nécessairement ruiné si les capitaux lui manquent avant la fin de la crise ; et sa ruine, par suite de laquelle ses produits sont vendus au-dessous du prix de revient, et tous les produits semblables dépréciés, entraînant celle d’autres fabricants, entretient et aggrave ainsi la crise, au grand détriment des ouvriers comme à celui des maîtres…

Parmi les motifs qui déterminent les gens de la campagne à quitter les travaux agricoles, le plus général est le taux élevé des gains que leur offre immédiatement l’industrie manufacturière. Incapables de calculer toutes les suites de leur détermination, ils ne voient que le chiffre actuel de ces gains, et sont séduits par lui. Ils ignorent combien la prospérité des manufactures est éventuelle, et qu’à la première crise on réduira leur salaire, ou bien qu’on les emploiera seulement trois ou quatre jours par semaine, au lieu de six, et qu’alors ils seront plus misérables que jamais.

Et cependant ils pourraient être plus heureux au sein de nos villes industrielles, dans les temps ordinaires, que ne le sont les simples ouvriers de l’agriculture, s’ils en avaient toujours les mœurs avec l’économie. Mais ils y contractent trop souvent, s’ils ne les ont déjà, des habitudes de libertinage et de dépenses, de ceux dont ils viennent partager les travaux, et avec elles le goût, le besoin de rester dans les villes, dont ils ne veulent plus abandonner le séjour…

Voilà notre industrie manufacturière. Certes, dans les temps de prospérité, elle présente beaucoup d’avantages à ceux qui l’embrassent. Mais dans les crises commerciales, alors que les ouvriers se font une redoutable concurrence par l’offre au rabais de leurs bras, crises dont les retours plus ou moins fréquents sont une condition de l’industrie, ils sont inévitablement exposés à une grande misère ; en manquant de travail ils manquent de tout. En d’autres termes, si l’industrie, organisée comme nous le voyons, est l’un des plus admirables phénomènes de la société, dès qu’il y a crise, c’est un des plus affreux : des multitudes d’ouvriers tombent dans une horrible détresse, qui accable principalement les plus faibles, ceux qui gagnent les moindres salaires. Ainsi, tandis qu’à la rigueur les hommes dans la force de l’âge peuvent encore vivre, soit en continuant la même besogne, soit, comme je l’ai vu, pour des fileurs en 1837, en se chargeant eux-mêmes du travail des enfants qui leur servent d’aides, ces aides, beaucoup d’autres enfants et beaucoup de femmes, restent sans ouvrage, c’est-à-dire sans pain.

Les grands ateliers produisent ces fâcheux résultats, en même temps que les machines tendent chaque jour à remplacer le travail des hommes et des adultes par celui des femmes et des enfants.

Cette tendance est très remarquable. Je ne sais ce qu’elle doit produire ; mais elle me fait entrevoir pour l’avenir la possibilité d’un bien immense, dont la nécessité devient chaque jour plus évidente. C’est la décentralisation, l’éparpillement jusqu’à un certain point, des manufactures dans les campagnes. Laissant alors les hommes faits, les bras vigoureux aux travaux agricoles, les manufactures se contenteront peut-être des femmes et des enfants que ces travaux n’emploient pas, ou dont ils peuvent se passer. C’est seulement ainsi qu’on peut prévoir que l’industrie cessera, non de dépeupler les campagnes, comme on le dit à tort, mais de leur retirer des habitants, au grand détriment des mœurs et du bien-être réel de la classe ouvrière…

Parler des crises, c’est rappeler d’immenses malheurs encore tout récents qui ont été ressentis beaucoup plus par les ouvriers occupés dans les grands établissements industriels, que par ceux, moitié manufacturiers et moitié agriculteurs, dont l’industrie, pour ainsi dire domestique, s’exerçait au sein de la famille. Cette différence se conçoit : les premiers, travaillant toute l’année pour la même industrie, n’ont d’autres revenus que le salaire payé par elle ; quand elle n’en peut plus donner, ils restent sans pain, alors que les seconds trouvent encore une ressource dans l’agriculture. On conçoit également que les ouvriers des industries de luxe soient beaucoup plus souvent en proie aux crises que les autres, par la raison que leurs produits, soumis d’ailleurs aux changements de la mode, sont les premiers que l’on cesse d’acheter dans les temps de gêne.

En outre, dans les pays où l’on fabrique pour l’exportation, les contrecoups d’un plus grand nombre d’événements retombent sur les établissements industriels, qui sont par cela même exposés à des crises plus fréquentes et plus désastreuses. Celle de 1836 et 1837, qui a été si générale, n’a épargné les filatures de coton de la Belgique, que parce que depuis 1830 elles ne fabriquaient plus que pour le marché intérieur…

Partout où il existe beaucoup de manufactures, elles attirent sans cesse dans les temps ordinaires, à plus forte raison dans ceux de prospérité, des ouvriers, dont la présence conduit à multiplier les manufactures, qui provoquent à leur tour l’arrivée de nouveaux ouvriers. Mais aussi la masse des prolétaires vivant au jour le jour s’en trouve augmentée, et avec elle la corruption morale ; et dans les temps de crise, ces prolétaires manquant de travail, sont en proie à des privations, à des souffrances d’autant plus grandes que, plus nombreux, ils se font une plus forte concurrence. Trop souvent, dans les manufactures, le jour d’un travail excessif est la veille d’un chômage…

Un rapport fait à la Société Industrielle de Mulhouse recherche quelle est l’espèce d’ouvriers qui abandonne la modeste et tranquille existence que lui assurait l’agriculture, pour aller dans les villes se livrer aux travaux de l’industrie, et il trouve qu’elle forme presque toujours une population tarée, une sorte d’écume. Puis, examinant ce qu’elle devient, il assure que la misère la force à s’entasser dans des logements malsains ; et que le travail en commun dans les ateliers des manufactures, sans distinction de sexe ni d’âge, étouffe les germes de vertu qu’elle peut avoir encore, lui fait perdre peu-à-peu le sentiment de ses devoirs, et développe ses vices, par l’influence toute-puissante des mauvais exemples. C’est ainsi, d’après le même rapport, qui confirme si bien ce qu’on lit dans beaucoup de ces pages, qu’une grande partie de la classe ouvrière, exposée à toutes les chances imprévues de l’industrie, au rabais de location de ses bras, aux chômages et aux privations qui en sont les suites, sans prévoyance, sans éducation, sans moralité, sans frein, passant fréquemment, dans les meilleurs temps, du travail forcé à l’orgie et de l’orgie au travail forcé, s’abrutit, se corrompt, s’énerve, et succombe prématurément à la débauche, aux maladies, à l’indigence. Ajouterai-je que le fabricant qui voudrait changer cet état de choses ne le pourrait pas toujours ? Déjà j’ai fait voir qu’il ne le pourrait pas seul ; d’un autre côté, le retour des crises commerciales le menace sans cesse, alors même que son industrie est très prospère.