Introduction
I Les transformations de l’opinion publique
1.1 Le rôle de la réputation au moyen âghttps://www.youtube.com/watch?v=EkN83kdgHps
1. 2 L’opinion publique, de l’époque moderne à aujourd’hui
1.3 L’opinion publique est intrinsèque à la démocratie
1.3.1 L’opinion débattue dans les salons
1.3.2 L’opinion criée
1.3.3 L’opinion sondée
II Les sondages mesurent-ils l’opinion ?
2.1 Comment construire un sondage ?
2.2 L’utilité des sondages
2. 3 Effets pervers et manipulation de l’opinion publique
Introduction
Probématiques : Qu’est-ce que l’opinion publique ?
Comment se forme l’opinion publique ?
Comment se mesure l’OP ?
Document 1 Mettre les sondages au service de la démocratie, George Gallup
La théorie démocratique est aujourd’hui mise en cause à travers le monde. Hitler brocarde les « masses stupides », la « bêtise granitique du genre humain » et ne considère pas les gens ordinaires autrement que comme un « troupeau d’électeurs ». Pour lui, le gouvernement démocratique et parlementaire est celui des « incompétents et des ignorants ». (…) Ce défi lancé aux principes démocratiques soulève deux questions fondamentales. La première est de savoir si la démocratie est la meilleure forme de gouvernement. (…) L’un des principaux avantages mis au compte du totalitarisme est l’efficacité de son administration. Quand la volonté d’une nation est en fait la volonté d’un seul homme, l’action rapide et efficace est possible. D’un autre côté, dans une démocratie, le peuple tout entier a le droit de trancher de grands débats de politique publique. C’est un processus lent et jamais achevé. Nous n’avons une élection nationale que tous les deux ans.
Dans un monde où tout change aussi rapidement comme on peut le constater aujourd’hui, il est souvent préférable de connaître la volonté du peuple à propos des grandes questions de politique publique et à des intervalles de temps plus courts. Nous ne pouvons pas poser des problèmes et dire ensuite : »laissons les prochaines élections en décider ». Les événements n’attendent pas les prochaines élections. Nous avons besoin de connaître la volonté du peuple à chaque instant. Si nous y parvenons, l’efficacité de la démocratie s’en trouvera accrue, parce que nous pourrons substituer une connaissance spécifique de l’opinion publique aux tâtonnements et aux spéculations actuels. C’est par une information sur le véritable état de l’opinion publique que les hommes politiques peuvent accéder aux aspirations de l’électorat et concevoir des projets de gouvernement
Question 1 Quel est l’inconvénient de la démocratie dans la prise de décision ?
Question 2 Quel est l’outil que Gallup va proposer ?
Question 3 Quel est l’utilité démocratique de cet outil ?
Document 2 LE DEAL JUTEUX ENTRE MATIGNON ET LES PRINCIPAUX INSTITUTS DE SONDAGES
Le Service d’information du gouvernement (SIG) a dévoilé les termes de l’appel d’offres remporté par six instituts de sondage, qui seront chargés d’abreuver l’exécutif d’enquêtes d’opinion.
Edouard Philippe et ses ministres vont pouvoir laisser libre cours à leur goût des sondages. Le 6 août dernier, la réponse du Premier ministre à une question écrite du député socialiste Régis Juanico révélait que Matignon avait commandé pas moins de 159 enquêtes d’opinion auprès de divers instituts, entre le 15 mai 2017 – jour de la prise de fonction d’Edouard Philippe – et la fin de l’année 2018. A priori, le chef du gouvernement devrait avoir les moyens de poursuivre à ce rythme, durant l’acte II du quinquennat. Et pour cause : comme l’a écrit La Lettre A, le Service d’information du gouvernement (SIG) – rattaché à Matignon, il est chargé d’orchestrer la communication de l’exécutif – vient d’attribuer une enveloppe globale de 13,9 millions d’euros à six instituts de sondage, heureux lauréats de l’appel d’offres « Prestations d’enquêtes et d’analyses d’opinion » du gouvernement. Précision importante, il s’agit d’un montant estimatif maximum, qui pourrait être revu à la baisse si le volume des commandes est plus faible que prévu.
Les six instituts sélectionnés couvriront, pour trois ans, les besoins en sondages de Matignon, ainsi que des seize ministères du gouvernement. Cinq entités publiques sont également concernées par la commande d’enquêtes d’opinion : la Direction interministérielle de la transformation publique, la Direction de l’administration pénitentiaire, la Délégation à la sécurité routière, l’Agence du service civique et le Défenseur des droits.
Ipsos et l’Ifop principaux bénéficiaires
Dans le détail de l’appel d’offres, Ipsos a remporté 3 des 10 lots disponibles, ce qui assure à cet institut une manne potentielle de 4,2 millions d’euros. De son côté, l’Ifop a hérité du lot principal – les enquêtes téléphoniques – et pourrait s’adjuger 4 millions d’euros. Le reste des lots est notamment réparti entre BVA (1,8 M) et le duo OpinionWay (1,3 M) – Harris Interactive (1,2 M), qui, à eux deux, trustent le marché des enquêtes d’opinion sur internet.
Document 3
Exemple : Sondage exclusif CSA / L’Humanité réalisé en en ligne par internet le 22 avril 2012.
Echantillon national représentatif de 5969 personnes âgées de 18 ans et plus inscrites sur les listes électorales, constitué d’après la méthode des quotas : sexe, âge, profession de la personne interrogée et après stratification par région et catégorie d’agglomération.
Le vote des catégories populaires est établi sur la base du vote des ouvriers et des employés, et des anciens ouvriers et employés à la retraite, soit 2014 individus.
Document 4 : Exemple : https://www.csa.eu/fr/qui-sommes-nous/qui-sommes-nous
Document 5 Bourdieu et les sondages
Queslles sont les critiques émises par Bourdieu à l’encontre des sondages ?
Comment l’ironie moque les sondages ?
Document 6 Vidéo DSK Hollande de Pierre Carles, quelle est la thèse du réalisateur ?
A revoir – Deux extraits : le 1e : 7min 14 jusqu’à 8min45 et le 2e : 24min 57-> au moins 31 min
BFMTV diffuse autant de Macron que de Fillon, Hamon, Mélenchon et Le Pen réunis !
L’ex-ministre de l’Economie pourra tout de même se satisfaire d’avoir vu sa prestation relayée en intégralité en direct sur BFMTV, pendant pas moins d’une heure et 34 minutes. Comme d’habitude, d’ailleurs : depuis sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle, tous les grands meetings d’Emmanuel Macron sont en effet diffusés en intégralité et en grande pompe sur la première chaîne d’info en continu. Ce qui est bien loin d’être le cas pour ses concurrents…
Marianne a ainsi calculé, pour chacun des candidat, le nombre de minutes de meetings relayées par les chaînes d’infos en continu depuis novembre dernier. Le résultat est saisissant : en durée, BFMTV a diffusé autant de réunions publiques d’Emmanuel Macron… que de l’ensemble de ses quatre concurrents principaux réunis ! Un sacré avantage pour l’ex-ministre de François Hollande, les meetings constituant un élément-clé de toute stratégie de campagne présidentielle.
Macron a cumulé 7 heures de meetings sur BFMTV, contre 3 pour Fillon
Démonstrations de force militante par excellence, ces manifestations façonnent en effet l’étoffe d’un leader, au moyen de discours forts soutenus par une scénographie tout à la gloire du prétendant. Faute de moyens, les chaînes d’infos en continu reprennent d’ailleurs les images fournies par les équipes des candidats. Lesquelles sont forcément avantageuses et permettent à l’aspirant-président, Emmanuel Macron en l’occurrence, de diffuser directement son message dans les foyers français, sans le filtre d’un média qui contextualiserait les images sélectionnées.
A ce petit jeu, il peut compter sur l’appétit de BFMTV. Nerf de la guerre dans cette campagne, puisqu’elle rassemble près de dix fois plus de téléspectateurs que ses concurrentes sur ce genre d’événements. Sur la chaîne du groupe NextRadioTV, les discours de Macron ont été retransmis pendant un total de 426 minutes ces quatre derniers mois, contre 440 pour ses adversaires principaux : 182 minutes de François Fillon, 135 de Jean-Luc Mélenchon, 63 minutes de Marine Le Pen et à peine 60 minutes de Benoît Hamon (ce qui correspond à son seul discours d’investiture, à La Mutualité, le 5 février).

L’organisation fréquente de grands meetings par En Marche ne suffit pas à expliquer l’exposition privilégiée d’Emmanuel Macron sur BFMTV
Le critère de la taille des réunions publiques ne paraît pas plus pertinent que les précédents pour justifier une telle exposition : le 17 novembre, à Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône) et ce 18 février à Toulon (Var), Emmanuel Macron n’a attiré que 1.200 personnes à chaque fois. Soit autant que l’a fait Jean-Luc Mélenchon à cinq reprises, Fillon à deux reprises ou Benoît Hamon pas moins de sept fois. Las, aucun de ces meetings-là n’a été diffusé sur la chaîne numéro 15.
Ce constat ne manquera pas de raviver les accusations de favoritisme médiatique à l’égard d’Emmanuel Macron. Ce dernier est par ailleurs le seul candidat à compter comme conseiller spécial un ancien haut-gradé de Altice Média, le groupe qui possède BFMTV. Avant de rejoindre En Marche, Bernard Mourad, 41 ans, était en effet vice-président de SFR Presse et responsable du développement de Altice Média International.
Le même week-end, Emmanuel Macron n’a lui pas eu à se plaindre de son exposition : son meeting, organisé aussi à Lyon mais le samedi, a été retransmis pendant une heure et 47 minutes par toutes les chaînes d’infos en continu. Et comme toujours, c’est BFMTV qui a fait le plus fort : l’événement a commencé à être abordé dès 14h47 avec un débat autour du fondateur d’En Marche, pour continuer jusqu’à… 18h54. Soit plus de 4 heures d’antenne d’affilée consacrées par la chaîne à son chouchou. Un véritable matraquage télévisuel, qui vient s’ajouter au matraquage médiatique dont a bénéficié le fondateur d’En Marche dès ses débuts. Dans ces conditions, même pas besoin comme Jean-Luc Mélenchon de chaîne Youtube pour assurer le relais de la bonne parole : BFMTV joue le sponsor !
Présidentielle 2022
-> https://www.acrimed.org/Zemmour-un-artefact-mediatique-a-la-Une
Pluralisme des plateaux de TV
-> https://www.acrimed.org/Retraites-LCI-pulverise-le-pluralisme
Document : Sondage d’opinion, l’overdose
Question 1/ Pourquoi les sondages sont de plus en plus commandés ?
Question 2/ Comment sont choisis les sondés ?
Question 3/ Pourquoi les sondages sont redressés ? Est-ce scientifique ?
Question 4/ Quels liens y a t-il entre sondages et médias ?
Question 5/ Qui possède les entreprises de sondage ?
Document 8 Médias et guerre
Documentaire de 6 min sur Arte la fabrique du consentement en temps de guerre
lien actif : https://www.youtube.com/watch?v=FvsWeHcukYA&t=188s
Document 9 Vidéo d’Arte Propaganda
1e cession 0 à 8min
Q1 / Quel outil développe les démocraties pour imposer la guerre ?
Q2/ Quelle est la position de Wilson (futur président) en 1916 ? Refus de la guerre car les USA sont un pays démocratique
Q3/ Comment contrôler les masses pour leur faire adhérer à leur effort de guerre ?
2e cession 8 min à 13min
Q1 / Comment la communication se généralise dans le pays ?
Prenons l’exemple de la réforme des retraites. La contestation de la réforme n’arrange pas le gouvernement.
Comment traiter médiatiquement le mouvement des retraites pour le discréditer ?
Article Acrimed
Retraites et démobilisation sociale : l’éternel retour
par ,
Le 10 janvier, à la suite des annonces de la Première ministre, l’intersyndicale annonçait une première journée de grèves et de mobilisation contre la réforme des retraites, le 19 janvier. Annonce saluée comme il se doit par l’orchestre des chiens de garde médiatiques, trop contents de pouvoir reprendre en chœur l’un de leurs couplets favoris : l’ode à la démobilisation sociale.
Alors que des grèves d’ampleur s’organisent dans la fonction publique et de nombreux secteurs du privé contre la réforme des retraites, le reportage et l’information sociale pourraient avoir le vent en poupe dans les rédactions. Las, à quelques (rares) exceptions près, c’est l’inverse qui se produit. L’organisation collective de l’action syndicale et politique – sur les lieux de travail, dans les quartiers, etc. – est un non-sujet, et les travailleurs mobilisés ne sont entendus, au mieux, que par le biais de micros-trottoirs : des formats courts, par définition, qui isolent et individualisent de surcroît la parole des acteurs en écrasant le collectif. Incapable de s’intéresser aux formes et aux enjeux du combat social et de son organisation, le journalisme dominant suit, à la lettre, sa feuille de route traditionnelle par temps de « réforme » : les professionnels du commentaire accaparent plateaux et micros pour diagnostiquer à grands coups de sonde l’état de « l’opinion », pronostiquer l’étendue des « galères » du futur « jeudi noir », et marginaliser syndicalistes et opposants politiques : retour sur une semaine de mobilisation médiatique… contre la mobilisation sociale.
« La réforme passera » : « fatalisme des Français »… ou détermination des chiens de garde ?
Au soir des annonces d’Élisabeth Borne, sur le plateau de « C dans l’air » (France 5, 10/01), Brice Teinturier (Ipsos) tient à rassurer la tablée : « Mon hypothèse, c’est que compte tenu des efforts qui ont été faits pour les régimes spéciaux, il peut y avoir une mobilisation forte mais je serais un peu étonné qu’elle dure des semaines et des semaines. Parce que d’abord, à mon avis, les gens ont quand même en grande partie intégré l’idée que si le gouvernement passe de 65 à 64 ans, il n’ira pas tellement au-delà en termes de négociations et […] vous vous mobilisez quand vous pensez quand même pouvoir arracher quelque chose. » Par un heureux hasard, les « impressions » de Gaëlle Macke, directrice déléguée de la rédaction de Challenges, confirment les « hypothèses » du sondologue : « Il y a quand même un certain fatalisme, on a l’impression, sur ce sujet. » Pour que le fatalisme se répande, rien de tel, en effet, que de le prescrire à toutes et à tous : « Tout le monde a compris qu’il y allait avoir une réforme des retraites de toute manière. […] La contestation ne changera pas le fait que politiquement, elle sera votée. Et en plus, après le Covid, il n’y a pas eu de gros mouvements de contestation. […] Je ne suis pas sûre que l’heure soit aux mouvements collectifs. »
Des matinales radio aux magazines d’actualité, en passant par les colonnes de certains journaux, cette petite musique est omniprésente. La circulation libre et non faussée des prophètes de la démobilisation y est pour beaucoup : le 11 janvier, c’est au 20h de France 2 que l’on retrouve Brice Teinturier dispenser le même pronostic de défaite : « Se mobiliser pendant des jours et des jours, et le faire quand vous vous dites « on obtiendra peu de résultat », ce n’est pas forcément dans le calcul coût-bénéfice quelque chose qui va dans le sens d’une mobilisation durable. » En pointe dans le registre des élucubrations divinatoires, Nathalie Saint-Cricq distille elle aussi la résignation tout en prétendant diagnostiquer celle des « Français » : « Il peut sembler paradoxal que les Français ne veuillent pas de cette réforme mais aient intégré que de toute façon, ça allait passer avec une forme de fatalisme. » (« Questions politiques », France Inter/France Info, 14/01).
À l’appui de telles affirmations ? Des sondages, dont les commentateurs s’enivrent aveuglément – malgré les critiques formulées depuis des décennies à leur encontre –, et qu’ils utilisent pour maquiller grossièrement leurs partis pris, rabâchés obstinément. Fidèle au poste, le traditionnel duo Ifop/Journal du dimanche excelle en la matière. Le 15 janvier, l’institut engageait ainsi les interviewés à faire un « pronostic concernant l’application de la réforme des retraites », incités à dire si la réforme « sera votée et appliquée » ou « finalement retirée face au mouvement social »… qui n’a pas encore démarré. Un artéfact dont Jérôme Béglé, directeur général de la rédaction du Journal du dimanche, exploite immédiatement le potentiel :
[Jean-Luc Mélenchon] se réjouit déjà des manifestations et des blocages annoncés par les organisations syndicales pour mettre en pièce la réforme des retraites […]. Las, 68% des Français interrogés par l’Ifop estiment que la réforme sera votée et appliquée. Même au sein de La France insoumise, une majorité (55%) en est convaincue.
« La réforme passera », répète, dans un second article, le JDD, biberonnant les bavardages des sondeurs, et bien décidé à épauler le gouvernement :
Ces Français mécontents iront-ils clamer dans la rue tout le mal qu’ils pensent de cette réforme ? Rien n’est moins sûr. […] Car occuper la rue apparaît vain : 68% des Français pensent ainsi que la réforme Macron passera malgré tout. […] Sans doute se souviennent-ils que […] les victoires syndicales ont été rares. « L’opinion a intériorisé le fait qu’un gouvernement ne recule plus et que l’action collective ne fonctionne plus, note Frédéric Dabi. […] » Même chez les sympathisants de gauche […], la conviction que le texte sera quand même voté prédomine. C’est peut-être la seule bonne nouvelle pour l’exécutif.
On en voit au moins une autre : le matraquage médiatique prophétisant le succès de « laréforme » et l’échec de ses opposants. Une partition performative reprise en boucle par BFM-TV. Le 10 janvier, par exemple, face à Philippe Martinez :
– Antonin André, chef du service politique d’Europe 1 : Les sondages disent que 64% des Français sont effectivement contre cette réforme sur le principe, pour autant, ça ne veut pas dire qu’ils suivront l’appel des syndicats à se mobiliser dans la rue. […] On voit bien depuis quelques années que les syndicats sont en perte de vitesse, la CGT notamment dans les différentes élections professionnelles, parfois même, vous êtes à la ramasse […].
– Nora Hamadi : Est-ce que vous n’avez pas ce sentiment que les Français sont aussi usés, fatigués par ces actions qui, finalement, n’aboutissent pas toujours ?
– Maxime Switek : Vous sentez le doute qui flotte sur ce plateau et ailleurs [concernant la mobilisation] ! Quand vous entendez par exemple celui que l’on cite systématiquement ces dernières semaines, c’est à dire le politologue Jérôme Fourquet, qui parle d’une espèce d’apathie politique qui aurait gagné la France et qui ferait qu’une partie des Français éventuellement contre cette réforme se soit résignée malgré tout à cette réforme et ne vous rejoigne pas dans la rue.
Rebelote le lendemain, face à Olivier Besancenot. Le porte-parole du NPA évoque-t-il des conflits en cours sur les salaires et de nombreux « motifs de mécontentement » qui pourraient constituer un « catalyseur » ? Aurélie Casse l’interrompt : « Ou l’inverse. Vous savez, c’est ce que disent les spécialistes, parfois on se prend tellement de baffes à la suite qu’on ne répond plus. » Avant de persister, main dans la main avec le journaliste économique du plateau :
– Emmanuel Lechypre : Là, aujourd’hui, on est quand même dans un moment d’inquiétude, avec l’inflation, assez forte sur les perspectives économiques et on sent qu’il y a une inquiétude plus que de la colère.
– Aurélie Casse : Parce qu’en fait, les Français sont fatalistes ! Vous avez vu le sondage de Bernard Sananès. […] Malgré cette forte opposition, 75% pensent que la réforme sera quand même adoptée. […] Pour se mobiliser, il faut aussi se dire « si je me mobilise ça peut marcher, je peux faire plier le gouvernement. » Peut-être que les Français se diront que non, que le gouvernement est déjà passé de 65 ans à 64 ans et qu’il est impossible aujourd’hui d’obtenir plus.
Ou encore… le 16 janvier :
– Alain Marschall : Si on entre dans un conflit long, plutôt radical, avec des blocages forts, Emmanuel Macron sera sous pression, est-ce que la rue peut faire reculer le gouvernement ?
– Alain Duhamel : Écoutez, je crois que non. […] Je crois quand même que ça passera. Ça passera d’abord parce que c’est la réforme que, depuis le départ, Emmanuel Macron veut faire. Ensuite parce que les Français, même si ça ne leur fait pas plaisir de le constater, savent bien qu’autour de nous, dans tous les pays, ça a eu lieu avant nous ! […] Ensuite compte tenu de l’inflation, de l’Ukraine, du Covid […], le climat est plus à l’anxiété voire au découragement qu’à la colère et à l’éruption.
Mais c’est incontestablement à Apolline de Malherbe que revient la palme des chiens de garde cette semaine, pour sa première question à destination de Philippe Martinez, reçu avec les honneurs dans la matinale de RMC et BFM-TV le 13 janvier :
Est-ce que vous saurez mobiliser ? C’est un test pour le gouvernement mais c’est un test aussi pour les syndicats. Alors, mobiliser, sans doute, […] mais gagner, peu de chances ! Parce que j’ai regardé l’historique des dernières mobilisations : je suis remontée même un peu, puisque je suis remontée jusqu’à la réforme Fillon en 2003 : un à deux millions de manifestants dans la rue, mais échec, la loi est adoptée. 2010, réforme Woerth, trois millions de manifestants dans la rue : échec, la loi est adoptée. 2014, réforme Touraine, petite mobilisation dans les rues mais échec tout de même, la loi est adoptée. 2016, grosse mobilisation contre la loi El Khomri : échec, elle est adoptée. 2017, contre les ordonnances Macron : échec. 2018, combat contre le projet de réforme de la SNCF, grand mouvement social qui dure près de trois mois, mais échec, la loi est adoptée. Donc en fait, vous savez déjà que de toute façon, à la fin, vous perdez.
Prêcher le découragement, sans trêve ni repos. Une mission dont s’acquittent aussi bien les têtes d’affiche du service public. Sur France Inter (11/01), face à Laurent Berger qui évoque la « détermination des travailleurs », Léa Salamé ne parvient pas à réprimer sa morgue : « Mais vous savez que de toutes les manières, il passera ce texte. » Même musique sur France Info (18/01) :
– Ève Roger, « spécialiste des questions de société » : 68% [des Français] considèrent que [la réforme] va passer. Donc si vous pensez déjà que la réforme va passer, quel besoin est de s’organiser, de se mobiliser et de lutter ?
– Axel de Tarlé : Ça, ça milite pour une faible mobilisation. Il y a une résignation.
– Ève Roger : Oui c’est ça, c’est ce qu’on dit. On dit une lassitude, une résignation.
« C’est ce qu’on dit », et qu’on rabâche… dans les grands médias. À cet effet, le service public est plein de ressources : le 16 janvier, l’émission « Les Informés » invitait autour de la table Laurence Sailliet – une habituée des plateaux de Cyril Hanouna –, présentée comme « éditorialiste et chroniqueuse politique » sans qu’il soit fait mention de son ancien poste de porte-parole pour le compte… des Républicains. Par sa voix, les auditeurs apprendront donc, ô surprise, que « le gouvernement ne cèdera pas […]. On peut y passer trois ans, on est d’accord ou pas mais c’est ainsi. De toute façon, hier, dans le sondage Ifop-JDD, 68% des français disent qu’ils savent que la mesure va être adoptée et va être appliquée. Donc je crois que tout le monde a compris. » L’animateur de l’émission, Jean-François Achilli n’hésitait pas, quatre jours plus tôt (12/01) dans la même émission, à solliciter les bonnes idées de ses convives pour… fracturer le front syndical : « Il n’y a aucun moyen de faire renoncer la CFDT, euh, à mobiliser ? » Une idée partagée par le journaliste Julien Arnaud sur une chaîne concurrente : « Est-ce qu’on sait si le gouvernement, en coulisse, en off, a lancé un peu des actions dès ce soir pour tenter, comment dirais-je, de morceler l’union syndicale ? » (LCI, 10/01) Vous avez dit « journalistes militants » ?
Et si l’on sent chez eux un peu d’inquiétude, c’est qu’un spectre affreux les hante, comme le reconnaît benoitement Alexis Brézet, directeur des rédactions du Figaro au micro d’Europe 1 (12/01) : ce « désastre qui reste dans toutes les mémoires », c’est le mouvement social victorieux contre le plan Juppé : « En 95, la réforme est abandonnée, c’est une catastrophe absolue. » Et c’est sans doute pour conjurer cette issue funeste que l’hypothèse de l’abandon de cette contre-réforme est ainsi systématiquement évacuée.
« La galère » qui vient et le matraquage anti-grévistes
Les chefferies éditoriales semblent déterminées à dépeindre cette journée de grève sous les sombres couleurs d’un « jeudi noir ». « TER, TGV, Ouigo, RATP : un jeudi de galère en perspective pour les usagers » ; « Grève : les parents s’organisent pour jeudi » ; « Grève : pire qu’en 1995 ? » ; « Écoles fermées : les enfants trinquent ? » ; « Avec la grève, les commerçants souffrent et rouspètent » ; « Retraites : avec les grèves, les commerçants s’inquiètent pour leur chiffre d’affaires » ; « Réforme des retraites : combien vont coûter les grèves ? » ; « Grève : quel impact sur le tourisme ? » Ad lib. Si BFM-TV ou RMC ne ménagent pas leurs efforts, les « 20h » sont à compter au rang des meilleurs producteurs de ce type de « reportages », dont la valeur informative approche, comme de coutume, le zéro. « À quoi faut-il s’attendre ? » interrogeait ainsi la Une du 20h de TF1 (12/01), qui présente, comme ailleurs, la grève d’abord et avant tout comme une nuisance, engendrant son lot de « victimes », qui recueillent soudain toute l’attention médiatique, et qu’on oppose, implicitement et arbitrairement aux grévistes et aux acteurs du mouvement social. Le même soir, le traitement est identique sur France 2, qui reproduit la même question et égrène le même type de micros-trottoirs (automobilistes, parents et usagers des transports). Le tout illustré, sur les deux chaînes, par d’anciens reportages sur les « galères », recyclés pour l’occasion :
– Journaliste France 2 : Et si ces images de stations-service à sec, de trains annulés, se reproduisaient dans quelques semaines ?
– Journaliste TF1 : Va-t-on revoir ces files d’attente interminables à la pompe comme en novembre dernier ? Trop tôt pour le dire.
Mais suffisamment pour en faire un « sujet » au JT…
Quel est l’intérêt de ce genre de reportages ? On le devine en écoutant le journaliste politique Gauthier Le Bret sur CNews (14/01) :
Aujourd’hui, l’opinion publique est claire. Les Français ne veulent pas de cette réforme des retraites très majoritairement. Mais si les Français sont pénalisés puisqu’ils n’ont pas de transport, puisqu’il y a des grèves dans les raffineries, […] et qu’ils ne peuvent pas faire le plein, là, l’opinion française pourrait s’inverser et se ranger du côté du gouvernement, ou du moins dire : y en a marre des grèves, y en a marre de la CGT.
Et en attendant que « l’opinion » le dise, on peut toujours le faire à sa place !
Autre motif d’espoir, évoqué par les bavards de France Info, qui se projettent déjà… en février :
– Axel de Tarlé : Les vacances peuvent être menacées là !
– Ève Roger : Les départs en vacances peuvent être menacés. Donc ça peut contrebalancer l’opinion qui soutient le mouvement. […] Il y a déjà eu le premier week-end de Noël, où c’est très très mal passé auprès de l’opinion le fait de cette grève un peu surprise organisée par les contrôleurs. Là, si la France est bloquée le 4 février pour partir en vacances, là, ça risque d’être un moment décisif !
– Axel de Tarlé : Est-ce que cette colère et cette animosité vis-à-vis de la réforme des retraites, est-ce qu’elle a une base solide ou est-ce qu’elle est friable et qu’il suffit qu’on nous gâche les vacances de février pour que l’opinion se retourne comme une crêpe ? (« L’info s’éclaire », 18/01)
On peut en tout cas faire confiance aux grands médias pour mettre toutes leurs forces dans cette bataille.
Et dans leur arsenal, ils usent volontiers d’une arme de démobilisation massive : les traditionnelles interpellations et autres violences symboliques infligées aux opposants. Hormis les morceaux de bravoure relevés plus haut, comment ne pas évoquer le cirque anti-grévistes de RMC, en représentation quotidienne dans l’émission « Estelle Midi » ? « Jeudi noir le 19 janvier : craignez-vous la paralysie ? » (11/01) ; « Nouvelle menace de grève dans les raffineries : ras-le-bol ? » (12 janvier) ; « Les lycéens veulent tout bloquer : ridicule ou courageux ? » (16/01) ; « Les grévistes veulent couper l’électricité des élus : scandaleux ? » (17/01) Au cours de cette dernière émission, on entendra notamment Daniel Riolo sublimer le couplet habituel de la « prise d’otage », en déclarant à propos de Sébastien Menesplier, syndicaliste CGT Mines-Énergie [1] :
Ce monsieur, il faut le ficher S tout de suite en fait. Ces gens-là ne sont pas des démocrates, […] [ce] sont des extrémistes qui ne veulent pas d’une vie politique telle qu’on l’entend dans notre société, dans notre République, mais qui veulent l’usage de la force pour faire passer leurs idées. Donc on est bien en présence de ce que je disais tout à l’heure, de mouvances fascistes.
Ça promet… Présent chaque jour sur les plateaux de télévision, l’économiste et essayiste Olivier Babeau tient lui aussi à « pousser une gueulante par anticipation » contre les syndicats, d’ores et déjà qualifiés d’« irresponsables » (BFM-TV, 15/01) : « Ce blocage, fondamentalement, c’est un suicide pour une France qui va déjà très mal » assène le commentateur (sans qu’aucun blocage n’ait eu lieu), qui s’interroge à grands coups d’injonctions :
Est-ce que, vraiment, on peut pas lever le pied ?! Est-ce qu’à un moment, on ne peut pas se dire que la solution, c’est peut-être pas de tout bloquer pendant plusieurs semaines mais essayer d’avancer collectivement et de faire un progrès ?! […] Vraiment, je crois que c’est quand même une très très mauvaise idée de bloquer le pays jeudi !
En plateau, trois chroniqueurs sur quatre sont d’accord… et enfoncent le clou du mépris. Mépris et injonctions que l’on retrouve dans la bouche des grands intervieweurs des matinales radiophoniques :
– Salhia Brakhlia face à Laurent Berger (CFDT), France Info, 16 janvier : Journée de mobilisation, oui, mais la Première ministre, Élisabeth Borne, vous demande de ne pas pénaliser les Français. La CGT, par exemple, envisage de bloquer les raffineries et la distribution de carburant. Vous êtes sur la même ligne ? […] Vous bloquez les raffineries ou pas ?!
– Léa Salamé face à Fabien Roussel (PCF), France Inter, 17 janvier : Les ministres se relaient depuis quelques jours dans les médias pour dire […] la mobilisation, oui, c’est un droit, mais il faut pas bloquer le pays. Vous, vous dites quoi ? Si pour bloquer cette réforme, il faut bloquer le pays et ben il faut bloquer le pays ? […] Donc il faut bloquer le pays ? Faut bloquer le pays ? Faut bloquer le pays après deux ans de Covid […] ?! Non mais je vous pose la question !
– Sonia Mabrouk face à Manuel Bompard (LFI), Europe 1, 11 janvier : Quand vous appelez à manifester, qu’est-ce-que vous souhaitez au juste ? C’est le désordre, bloquer le pays ? Est-ce que c’est de bloquer le pays quel que soit le temps du blocage et les conséquences ?! […] Est-ce qu’à l’Assemblée, vous misez sur l’obstruction quitte à transformer le parlement en Zad ?
Et si la mobilisation journalistique contre les opposants ne fait que commencer, certains ont déjà placé la barre très haut. Ainsi des journalistes animant « Le Grand Jury » (RTL/LCI/Le Figaro) qui, le 15 janvier, encourageaient le gouvernement – représenté ce jour par Aurore Berger – à légiférer urgemment pour entraver le droit de grève :
– Jim Jarrassé : Est-ce qu’il faut une loi, selon vous, pour améliorer ce service minimum, dans les mois qui viennent ? Très rapidement ? Pour vraiment agir sur le quotidien des Français ?
– Olivier Bost : La CGT menace d’un arrêt de la production dans les raffineries […] et d’un ralentissement de la production électrique […]. Est-ce que là-dessus, vous dites : il faut tout de suite réquisitionner ? Une forme de réquisition préventive ? […] Est-ce qu’il faut anticiper avec des réquisitions ? Parce qu’on a vu ce qui s’était passé à la rentrée !
Les « risques de débordements » : un journalisme de préfecture par anticipation
Le bingo de la démobilisation sociale n’aurait pas été complet sans une dose de journalisme de préfecture. Le 10 janvier, BFM-TV consacrait ainsi une part non négligeable de son temps d’antenne à relayer une « note des services de renseignements » anticipant des violences (de manifestants) lors des futures manifestations. Une co-construction de la peur, à grand renfort de communication policière que les journalistes reprennent à leur compte sans aucune distance.
Circulation circulaire de l’information oblige, les journaux radiophoniques en font mention, tout comme le 20h de France 2 [2] tandis que sur LCI (10/01), cette non-information est utilisée pour cadrer l’interview d’un responsable syndical : « Est-ce que vous craignez […] les radicaux, les black blocs qui se mêlent aux cortèges ? » s’inquiète ainsi Julien Arnaud face à Yvan Ricordeau, secrétaire national CFDT. Ce dernier refuse-t-il de « verser dans la spéculation sociale » ? C’est irrecevable pour le chien de garde, qui insiste : « Mais comment réagirez-vous si, malgré tout, il y a de la violence, il y a de la radicalité qui échappe à votre contrôle ? » Et Valérie Nataf d’en ajouter une couche : « Philippe Martinez a dû être exfiltré d’un cortège du 1er mai parce que les black blocs plus Gilets jaunes avaient réussi à totalement désorganiser le cortège ! Vous dites que ce seront des manifestations pacifiques, familiales, comment empêcher ce phénomène alors qu’on a vu, les images sont dans tous les esprits, le leader de la CGT être exfiltré d’une manifestation un 1er mai, le totem des manifestations syndicales ?! » Ou comment semer les graines de la peur et de la disqualification, en oubliant, au passage, de mentionner que ce jour-là, les violences de la police n’étaient pas étrangères au « désordre » et qu’elles furent y compris dénoncées comme telles par… la CGT.
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Prédictions sondagières aussi hasardeuses que biaisées sur l’état d’esprit de « l’opinion », prescription du fatalisme, invisibilisation de l’action collective, anticipation des « galères » causées par les grèves, violences médiatiques contre les opposants, exercices de futurologie sur la résistance du front syndical, prophéties catastrophistes sur les violences (des manifestants) lors des mobilisations… Pendant plus d’une semaine, les chiens de garde, engagés à corps perdus dans la « bataille de l’opinion », et se positionnant de fait, sous couvert de « commentaires », comme autant d’acteurs politiques dans le débat public, semblent bien décidés à mater le « désordre » annoncé. S’il ne fait que commencer, le journalisme de démobilisation sociale est déjà au sommet de son art.
Pauline Perrenot, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed
| Assimilation négative | Angle du reportage |
Comment le JT de TF1 aborde la grève du 19/01 contre la réforme des retraites . Leucha 19/01/2023
La grève n’est pas très populaire aujourd’hui. J’ai regardé le JT de TF1 pour voir en quoi le traitement médiatique pouvait influencer l’opinion publique à mépriser les grévistes et je n’ai pas été déçu.
Lorsque, dans un précédent cours d’histoire, j’ai abordé les grèves joyeuses de 1936 pour accompagner la prise de pouvoir de Léon Blum, un élève s’est inquiété que ça fasse capoter les réformes sociales qu’il avait prévues. Là où l’historien y voit le moyen de pression sur le patronat, un soutien populaire à l’action politique qui a imposé la signature des accords Matignon, cet élève y voit la mauvaise image causée par la cessation temporaire du travail. Je constate donc auprès de mes élèves (voire auprès de certains collègues) que la grève est impopulaire.
Entendons-nous bien, ils seront contents aujourd’hui de découvrir mon absence sur Pronote. Mais il est clair qu’ils voient dans la grève un truc de fainéant, l’aspect passif du « je ne vais pas travailler aujourd’hui ». Ils perçoivent mal l’aspect actif, l’engagement politique du « je lutte pour défendre mes droits ». Manifestement, la grève a mauvaise presse aujourd’hui. Je suis donc allé vérifier à la source d’où vient cette opinion en regardant avec attention le JT de TF1 à la veille de la grande grève de ce jeudi 19 janvier. A travers la place accordée au sujet dans la hiérarchie de l’information et l’angle adopté, mon objectif était de comprendre le rôle social et politique attribué à la grève. Et je n’ai pas été déçu.
Le premier titre est consacré à des chutes de neige en Bretagne, priorité de l’actualité de ce jour donc pour Gilles Bouleau. C’est à se demander de quoi ils parleront quand le réchauffement climatique leur enlèvera le plaisir de cette lapalissade selon laquelle il neige en hiver.
Le deuxième titre évoque la grève: « la grande de débrouille » est le titre, « jour de grève » le sous-titre. La problématique est d’emblée annoncée et elle est fort ambitieuse pour mieux comprendre ce mouvement social et donner à lire ses enjeux: « à la veille de la grande mobilisation contre la réforme des retraites comment allez vous vous organiser? » s’inquiète Gilles Bouleau. » Comment aller au travail pour ceux qui ne font pas grève et comment garder ses enfants lorsque les écoles sont fermées ? » Ceux qui font grève, j’ai comme l’impression que Gilles s’en tamponne le coquillard.
Car ce « vous » nous range forcément dans le camp des victimes, non pas des victimes de la réforme qui vont potentiellement devoir travailler 2 ans de plus sans compensation mais des victimes de la grève, pauvres salariés empêchés de travailler.
8 minutes après le début du journal, à la suite de bien jolis paysages de Bretagne enneigée et d’interviews de Bretons enneigés eux aussi mais également de camions bloqués qui viennent gâcher la fête, l’entrée en scène de la grève achève de jeter un froid. La problématique se confirme, le point de vue de l’usager déconfit sera bien l’angle adopté.
En effet, le marronnier des JT sur les grèves a encore frappé : le micro va faire le trottoir dans une gare pour interroger des usagers « stressés », « tendus » et « agacés ». Pas par la réforme qui va les faire travailler deux ans de plus sans compensation mais par la grève, pauvres salariés empêchés de travailler. Cela ne les empêche pas d’avoir de l’humour : « RATP rentre avec tes pieds », répond avec une délicieuse malice l’un d’entre eux, quand on lui demande comment il va faire demain. Sur TF1 on informe, mais on sait aussi se marrer.
Les trains en grève après les camions coincés dans la neige, j’ai l’impression qu’on est pas mal bloqués dans ce pays. Puis la voix off rappelle que si la SNCF a pris de l’avance, tous les secteurs publics sont concernés : les cantines, les bus, etc .. Un mouton égaré dans le micro trottoir appelle à ne pas les embêter les grévistes et à les laisser tranquille c’est leur droit. Elle n’a pas l’air très posée cette dame, un chouïa agressive.
Dans l’optique de donner l’impression qu’il reste neutre, Gilles Bouleau feint une balance équitable dans l’organisation du reportage qui suit. En effet, il présente ce reportage en demandant « comment se mobilisent les syndicats hostiles à la réforme et les Français qui y sont favorables ». Car les syndicats ne sont pas français c’est bien connus, sinon ils seraient favorables. Il sont hors sol et étrangers à la société, ce qui les rend hostiles. Pas en désaccord, pas mécontents comme un usager de la SNCF dont le train est annulé, mais « hostiles ».
D’ailleurs, le reportage a choisi de se focaliser sur les éléments les plus radicalement hostiles puisque le syndicat que l’on suit n’est autre que la CFDT. Ils ne font « pas la grève tous les quatre jeudi mais quand ils la font ils y vont », nous indique la syndicaliste interrogée. Et bim prend ça la CGT. Voilà, on a entendu la parole syndicale, on peut passer aux Français. Faudrait pas non plus que ces syndicalistes aient le temps de nous dire pourquoi ils font grève. On les donne à voir 37 secondes, ils appellent des gens au téléphone, puis ils montent dans un camion avec des drapeaux et gilets orange. Au total 3 prises de parole : « c’est l’effervescence » puis la citation déjà évoquée en coup de massue aux autres syndicats puis « hohohohoho ». Une syndicaliste qui s’entraîne dans son camion à chanter dans un micro. Faudrait pas non plus que son chant véhicule un message, même pas un petit « motivé » de Zebda ou un « les oubliés » de notre cher Gauvain Sers.
Au tour des Français maintenant d’être interrogés. Le premier d’entre eux, raisonnable, ne fera pas la grève parce que l’espérance de vie s’allonge : tiens c’est le premier argument que l’on entend dans le reportage et il est en faveur de la réforme. Savourez-le car ce sera aussi le dernier. C’est pourtant plus facile de trouver des arguments contre la réforme à mon humble avis, réforme qui je le rappelle prévoit de nous faire travailler 2 ans de plus sans compensation, mais il faut croire que les micros de TF1 n’ont pas eu la chance de tomber sur quelqu’un qui savait pourquoi il faisait grève. Ou alors ils l’auraient coupé au montage mais ce n’est pas leur style.
Peut-être que n’interroger que des gens aux tempes bien grisonnantes ça aide à trouver des pro-reforme : ils n’auront pas à la subir car ils sont déjà à la retraite. Ils tombent tout de même sur un type qui est contre la réforme mais qui nous explique qu’il ne se mobilisera pas car la grève est un baroud d’honneur et que c’est déjà plié. Un peu démotivant ce monsieur mais il doit savoir de quoi il parle, on l’a trouvé dans la rue devant une baraque à frites. Parmi « ces Français qui sont favorables au recul de l’âge légal à la retraite » d’après la présentation de Gilles Bouleau, on trouve tout de même un type qui malgré ses 60 ans fera grève pour défendre les jeunes. Pas de chance ils sont tombés sur un altruiste, mais on n’en saura pas plus il est coupé.
Revenons-en aux usagers. L’usager suivant, lui, est « en galère » mais il est « habitué ». C’est un usager de l’école, enfin plutôt sa fille, et il devra télétravailler car la maîtresse fait grève. Personne par contre ne pense aux enfants de manifestants dont l’école fait grève. L’heure est grave : 70% des enseignants font grève selon Gilles Bouleau. Mais globalement, la garde des enfants se fait plutôt dans la bonne humeur et ça fait chaud au coeur. Toutefois, le taux de professeurs absents passe subitement de 70% à « les 3/4 » selon la dame qui fait la voix off du reportage et ça fait peur.
En plateau, Gilles Bouleau garde le mot de la fin pour souligner le dispositif de 10 000 policiers déployer pour faire face aux casseurs et blackblocks qui sont attendus dans les cortèges. Serait-il lui aussi un démotivateur? Je n’ose l’imaginer. Le goût du sensationnel et les lois de l’audimat peuvent justifier de montrer des images de violence après les manifestations mais là, clore sur cet avertissement avant même que la manif ait lieu, sans disposer de la moindre image donc, à quoi ça sert ? A démotiver par la peur ceux qui hésiteraient à faire grève et à décrédibiliser ceux qui la font.
La grève aura finalement occupé 7mn de notre temps, soit 15% du journal, à égalité avec la neige en Bretagne. A la 15e minutes du journal, la grève cède la place aux buralistes qui subissent des hold-up, ensuite à la ruée vers les saphirs puis ce sera au tour des pigeons, un casse tête pour les communes. Un petit mot aussi pour des Ukrainiens qui meurent.
Dans ces 7mn, on aura donc longuement évoqué les effets de la grève et son impact négatif sur les usagers, mais à aucun moment la réforme des retraites et son impact (négatif sur les travailleurs) ne sont expliqués. On évoque les conséquences de la grève sans en aborder les causes, sans donner aux acteurs l’occasion d’expliciter leurs motivations. Si les syndicats pointent un problème avec la grève, et bien TF1 en reste à constater la grève. Lorsque le sage pointe la lune avec son doigt, l’idiot regarde le doigt.
Pour résumer, le rôle social et politique attribué à la grève est donc le suivant : emmerder le monde. Circulez (si vous le pouvez), ya rien à voir. A aucun moment l’histoire des conquêtes précédentes acquises par la grève n’est évoquée (faut pas déconner on est sur TF1) ni même l’actualité politique et sociale qui justifie la grève actuelle (tout de même on aurait pu y croire, ça s’appelle un magazine d’information).
De ce visionnage, je retiens 3 points clefs. A qui donnent-ils la parole ? A ceux qui veulent travailler et non à ceux qui font grève. Quel est l’angle adopté ? Il en découle logiquement: les impacts négatifs de la grève et non ceux de la réforme des retraites. On se limite à quelques informations pratiques à destination de ceux qui ne font pas grève (nombre de trains en circulation, idées de génie pour garder les enfants comme les coller à quelqu’un qui télétravaille ou aux grand-parents) et surtout à déplorer les nuisances causées par la grève là où on est sûr de trouver des gens mécontents, c’est à dire sur les quais des gares où les trains sont annulés. Quelle place, enfin, est accordée au sujet? La grève est relayée au second plan après la neige en Bretagne.
Au contraire des grévistes, Gilles, lui, n’arrête jamais de faire son bouleau. Et c’est un bouleau au service du capital: diviser les travailleurs, décrédibiliser la grève, éviter tout débat de fond sur la réforme gouvernementale. Puis évoquer le grand sprint des dromadaires. Décidément avec ce Bouleau, ça bosse !
L’exemple du mouvement des gilets jaunes – Etude comparative de 2 journaux TV
Commencer à 3 min ou 5min38 sur la question de la violence -> 12min
ou 21min49 pour la 2e séquence sur les violences policières -> 26min48

La construction des sondages, récapitulatif du travail de Luc Bronner dans son enquête pour Le Monde 2021